
Je réfléchis à la possibilité d’un jumeau numérique cognitif et comportemental (JNCC) depuis maintenant deux ans. Le point de départ de ma réflexion : comment soutenir les décideurs, confrontés à une épidémie de solitude et de souffrance, le plus souvent taboue, dans un environnement économique, politique et juridique toujours plus volatil et incertain ?
Constatant la frustration des dirigeants et des DRH eux-mêmes quant à l’efficacité des solutions à leur disposition, j’ai commencé à m’intéresser au domaine des jumeaux numériques industriels et à leurs applications principales : maintenance prédictive, monitoring opérationnel, interopérabilité.
Ces solutions sont littéralement conçues pour « prendre soin » des machines-outils acquises à prix d’or en Allemagne, au Japon ou ailleurs. Objectif : maximiser leur productivité et leur longévité. Immédiatement convaincu de la justesse de l’analogie, j’ai rapidement compris que je touchais là à quelque chose d’extrêmement ambitieux et, disons-le, d’un peu vertigineux. Mais pour reprendre l’esprit de Kennedy : c’est précisément parce que ce projet était hasardeux et a priori hors de portée qu’il valait le coup d’être creusé.
Le fruit de la rencontre entre jumeau numérique et quantified self
Le quantified self a transformé notre rapport au corps. Des millions de personnes mesurent en continu leur sommeil, leur fréquence cardiaque, leur niveau de stress. Le principe est simple : un capteur collecte des données dans le flux quotidien, une application les agrège et les rend actionnables. Mais cette tendance marché reste focalisée sur des indicateurs physiologiques. L’objectivation des schémas cognitifs et comportementaux, au cœur de la performance et du bien-être d’un décideur, reste dans l’angle mort.
En parallèle, le jumeau numérique s’est imposé dans l’industrie d’abord, la médecine ensuite. Né dans les années 1960 à la NASA (qui maintenait au sol des répliques fidèles des véhicules Apollo pour simuler les défaillances en temps réel), il a été formalisé par Michael Grieves en 2003, puis déployé massivement dans l’industrie. Plus récemment, le projet Living Heart de Dassault Systèmes a créé des jumeaux cardiaques personnalisés pour simuler la réponse d’un patient spécifique à un traitement, avant de l’administrer.
Je me suis donc posé la question suivante : si l’on peut modéliser le fonctionnement d’une turbine industrielle et d’un cœur humain, peut-on modéliser la manière dont un individu raisonne, décide et collabore ? Et surtout : quelle serait la proposition de valeur d’un tel outil par rapport à l’ensemble des solutions existantes conçues pour aider les leaders à faire face aux défis de leur vie professionnelle ?
Qu’est-ce qu’un jumeau numérique cognitif et comportemental ?
Tentons une définition : un JNCC est un modèle computationnel dynamique du fonctionnement subjectif, cognitif et comportemental d’une personne. Son ambition fondamentale : modéliser et restituer ce qui gouverne silencieusement les processus cognitifs et les schémas comportementaux d’un individu… en contexte. Et ce de manière persistante et longitudinale, calibrée sur des instruments psychométriques ou psycholinguistiques validés.
En d’autres termes, c’est une modélisation paramétrique du soi professionnel : un modèle multi-dimensionnel, calibré sur des données mesurées, qui s’affine à chaque interaction.
L'ontologie du jumeau : trois couches, une finalité
Pour fonctionner, l'architecture du JNCC repose sur trois strates convergeant dans une ontologie dédiée.
D’abord une couche cognitive et structurelle, qui cartographie les schémas de raisonnement et les biais qui gouvernent le traitement de l’information.
Ensuite, une couche subjective et narrative, qui capture le vécu du sujet, ses représentations, ses croyances. C’est ici que réside la singularité de chaque leader.
Enfin, une couche comportementale, véritable finalité du modèle.
Car le JNCC, tel que nous le développons, vise un objectif de leadership development. Il vise à modéliser et développer les compétences psychosociales du sujet, définies par l’Organisation Mondiale de la Santé dès 1993 comme « la capacité d’une personne à répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne ».
Un jumeau, d’accord mais pourquoi faire ?
Très clairement : apporter une réponse opérationnelle à une problématique taboue, celle de la souffrance des managers et dirigeants. Rappelons d’ailleurs qu’en 2025, le leadership development était la priorité des DRH et qu’en parallèle, 75% d’entre eux considéraient leurs solutions actuelles comme insuffisantes.
Le coaching (classique ou IA) et la formation ont leur valeur propre. Ils souffrent cependant d'une limite structurelle commune : ils sont épisodiques. Et les progrès restent déclaratifs.
Le JNCC ne se substitue pas à ces dispositifs. Il leur fournit un modèle persistant du sujet, disponible avant, pendant et après chaque intervention. Concrètement, il apporte ce qu'aucun dispositif existant ne peut offrir structurellement :
• Une capacité prédictive et spéculative : le jumeau ne décrit pas seulement l'état présent du profil, il simule des trajectoires probables et des scénarios comportementaux alternatifs à partir des paramètres cognitifs et subjectifs modélisés.
• Une mesure objective et longitudinale : le progrès n'est pas évalué sur un ressenti subjectif mais sur un delta mesurable entre deux états du modèle, séparés dans le temps.
• Un ancrage dans le réel de l'activité : les données qui alimentent le modèle proviennent du flux professionnel quotidien du sujet. Le jumeau se synchronise avec l'environnement métier du décideur.
• Une interopérabilité potentielle entre profils : à terme, deux jumeaux peuvent être croisés pour simuler les dynamiques relationnelles entre deux décideurs.
Un praticien humain, aussi compétent soit-il, ne peut pas croiser en temps réel des données psychométriques, des patterns psycholinguistiques, des signaux comportementaux et des données contextuelles pour en faire émerger des signaux utiles. C'est précisément là la force de l’intelligence artificielle : la capacité analytique à interpréter des données hétérogènes de manière dynamique et contextualisée. L'intelligence au sens littéral du terme : la capacité à lire entre les données (inter-legere).
Et si tout le monde avait un jumeau ?
À l'échelle individuelle, le jumeau constitue ce qu'on pourrait appeler un cognitive wallet : un actif portable, constitué et enrichi tout au long d'une trajectoire professionnelle, que l'individu emporte avec lui d'une organisation à l'autre. C’est loin d’être anodin, dans un monde où les compétences cognitives et comportementales constituent le fondement même de l’employabilité (González-Navarro et al., 2023). C'est aussi pourquoi la question de la propriété des données du jumeau est fondamentale. Le jumeau appartient à son sujet. Pas à son employeur. Pas à la plateforme. Pas à l'État. Le portefeuille cognitif n'a de valeur que s'il reste dans les mains de celui qui l'a constitué.
À l'échelle de l’entreprise ensuite, le jumeau offre des capacités de pilotage inédites. Un dirigeant qui dispose non seulement de son propre modèle, mais des modèles de son organisation, dispose pour la première fois d'une cartographie objectivée du facteur humain. Qu’il s’agisse des patterns cognitifs qui gouvernent la prise de décision collective ou des schémas comportementaux qui freinent ou accélèrent le changement, un JNCC offre à un dirigeant de nouveaux instruments de navigation. Résultat : le facteur humain cesse d'être l'angle mort de la stratégie et du changement.
Du vertige au précipice
« Connais-toi toi-même ». L'injonction est vieille de vingt-cinq siècles. Il faut dire que l’exercice est ardu. La psychologie constructiviste nous indique bien que nous ne percevons pas la réalité telle qu'elle est, mais telle que nos processus cognitifs l’ont construite. Le problème, c’est que nous sommes juge et partie. Comment habiter cette réalité tout en l’observant ? C'est précisément la promesse d’un JNCC.
Mais cette ambition porte en germe ses propres contradictions. Tout outil de modélisation prédictive porte en lui ses risques d'usage.
La dépendance d'abord.
Un outil conçu pour renforcer le jugement peut, à l'inverse, l'atrophier du seul fait d’être surutilisé. Déléguer une fonction cognitive à un système externe réduit progressivement la capacité à l'exercer seul. Un dirigeant qui systématise un exercice de simulation avant toute décision ou interaction avec ses pairs développe-t-il son efficacité, ou se construit-il une prothèse cognitive dont il ne pourra plus se passer ?
Une certaine forme de paralysie décisionnelle ensuite.
Le jumeau produit de la visibilité. Or, au-delà d'un certain seuil, l'information supplémentaire n'améliore pas la qualité des décisions : elle l'inhibe. Une surexposition à ses propres patterns peut générer une hyperconscience sclérosante.
Le libre arbitre enfin.
Si le jumeau modélise mon futur avec une exactitude troublante, quid de la frontière entre choisir et subir ? Pour Paul Ricœur, l'identité humaine est un équilibre entre nos habitudes (la mêmeté) et notre capacité à nous transformer (l'ipséité). Un jumeau trop « performant » risque de nous enfermer dans ce que nous avons toujours été, nous empêchant de devenir ce que nous choisissons d'être.
L'agentivité by design
Ces trois risques appellent des réponses de conception. Le JNCC doit être architecturé dès l'origine pour augmenter le pouvoir d'agir, jamais pour s'y substituer. Prescriptif sur la forme, jamais sur le fond.
Si la prospective consiste à anticiper les futurs possibles du monde, je postule que pour un dirigeant, une prospective bien ordonnée commence par soi-même. Le JNCC peut en être un des vecteurs. De ce point de vue, l’injonction delphique est moins une quête philosophique qu’un enjeu de santé mentale et d’efficacité personnelle.
Mon objectif : redonner aux décideurs la confiance en leur propre jugement. Il s'agit d'éviter qu’ils ne cèdent à la tentation, aujourd'hui massive, de déléguer à l’intelligence artificielle l’intégralité de leurs processus décisionnels.
« Certains voient les choses telles qu'elles sont et demandent : Pourquoi ?
Moi, je rêve de choses qui n'ont jamais existé et je demande : Pourquoi pas ? »
George Bernard Shaw
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