
Contre la diabolisation d'un concept humaniste
Il est de bon ton, dans les cercles éclairés du management contemporain, de critiquer la « dictature de la performance ». Cetteposture, aussi confortable qu'elle soit, repose sur une imposture intellectuelle : elle confond la performance avec ses caricaturesgestionnaires, et ce faisant, abandonne un concept profondément humaniste auxmains de ceux qui l'ont précisément dénaturé.
La véritable question n'est pas « faut-il en finir avecla performance ? » mais « comment reprendre ce concept à ceux quil'ont vidé de son sens ? » Car la performance, correctement comprise,n'est rien d'autre que la possibilité pour un individu de développer son styleet de s'accomplir. La diaboliser, c'est offrir un cadeau empoisonné aux tenantsdu contrôle bureaucratique.
L'opposition factice : performance versus humanisme
Le discours dominant a construit une opposition facticeentre performance et humanisme, entre efficacité et épanouissement, entrerésultats et bien-être. Cette dichotomie est une construction idéologique quiarrange tout le monde : les gestionnaires peuvent continuer leurhypermétrisation en l'assumant cyniquement ("c'est dur maisnécessaire"), et les critiques peuvent se poser en défenseurs de l'humainsans jamais proposer d'alternative opératoire.
Cette opposition est non seulement fausse mais pernicieuse.Elle établit que pour être "humain", il faudrait renoncer àl'exigence, à l'accomplissement, à la recherche d'excellence. Comme si l'humainse définissait par la médiocrité confortable. Comme si le développementpersonnel ne passait pas précisément par le dépassement, l'effort, laconfrontation à la difficulté.
La réalité est exactement inverse : c'est l'absence depossibilité de performer – au sens authentique – qui est pathogène. Ce quidétruit les individus n'est pas l'exigence mais l'impossibilité de répondre àcette exigence par leur intelligence et leur créativité. Ce qui aliène n'estpas la performance mais son simulacre gestionnaire.
Quand la carte remplace le territoire
Le problème n'est pas la performance mais ce qu'on en a fait: un pur objet de mesure et de contrôle. Les organisations modernes pratiquentune forme sophistiquée de fétichisme du chiffre : elles optimisent ce qu'ellesmesurent en prétendant mesurer ce qui compte. Cette inversion ontologiqueproduit un paradoxe terrifiant : plus on raffine les instruments de mesure dela performance, moins on performe réellement.
Cette hypermétrie génère trois pathologiesorganisationnelles qui n'ont rien à voir avec l'exigence de performance maistout à voir avec son sabotage systématique :
- L'inflation bureaucratique, où l'énergie cognitive se déplace de l'activité productive vers sa documentation obsessionnelle. On ne fait plus, on prouve qu'on fait. Le reporting devient plus important que le travail. Cette perversion administrative n'est pas de la performance, c'est sa négation.
- La destruction de l'intelligence stratégique, où la focalisation sur le court terme mesurable détruit la capacité à investir dans ce qui n'a pas encore de métrique : l'innovation de rupture, le développement des compétences profondes, la construction de relations durables. On optimise localement en détruisant globalement.
- La production de l'absurde, où les individus sont sommés d'atteindre des objectifs contradictoires avec des moyens inadéquats, puis sanctionnés pour ne pas y parvenir. Cette schizophrénie organisationnelle n'a rien à voir avec l'exigence : elle est pure violence bureaucratique.
Critiquer ces pathologies en invoquant un rejet de laperformance, c'est confondre le poison et l'antidote. Ces dysfonctionnements nerésultent pas d'un excès de performance mais de son absence : on ne performepas, on fait semblant de mesurer la performance.
L'étymologie ne ment jamais
L'étymologie n'est pas un luxe philologique, c'est uneopération politique de réappropriation conceptuelle. Performance vientdu latin per-formare : donner forme complète, mener à pleinaccomplissement. La particule intensive per- indique un processus qui vajusqu'à son terme, qui actualise intégralement son potentiel.
Cette origine révèle ce que l'usage gestionnaire améthodiquement occulté : la performance est un processus d'individuation.Elle ne consiste pas à se conformer à un standard externe, mais à actualiser saforme propre, à développer son style singulier dans l'activité. Performer,c'est devenir pleinement ce qu'on est en puissance.
Cette conception contient trois dimensions que le managementquantophrénique a systématiquement évacuées :
· La complétude versus la fragmentation :la performance authentique concerne l'ensemble du système, pas des fonctionsisolées. Un collaborateur "performant" dans ses KPI mais épuisé,isolé, en perte de sens n'est pas performant ; il est partiellement optimisé,c'est-à-dire structurellement dégradé. La vraie performance est intégrale oun'est pas.
· La morphogenèse versus l'exécution :performer, c'est donner forme, créer, transformer. Ce n'est pas exécutermécaniquement un programme prédéfini. La performance suppose une dimensioncréative, inventive, évolutive. Elle est émergence, pas reproduction. Unsystème qui ne fait qu'exécuter ne performe pas, il fonctionne – ce qui esttrès différent.
· Le processus versus l'état : per-formareest un verbe, pas un substantif. La performance n'est pas un niveau à atteindrepuis à maintenir, mais un mouvement continu de développement. Elle estdynamique, vivante, ouverte. La prétention à "mesurer la performance"à un instant T est donc conceptuellement absurde – on ne peut mesurer qu'unétat, jamais un processus de transformation.
Performance et style : l'accomplissement par lasingularité
Voici la thèse contrariante que le discours managérial nepeut pas entendre : la vraie performance est toujours stylisée. Elle passenécessairement par le développement d'un style singulier, d'une manière proprede faire qui n'est réductible ni à l'application de procédures ni àl'optimisation de variables.
Le style, ce n'est pas la fantaisie ou l'originalité gratuite. C'est la manière singulière dont un individu s'approprie les contraintes de son activité, invente des solutions, construit sa façon de faireface aux problèmes récurrents de son métier. Le style est ce qui permet de performer durablement sans s'épuiser, car il transforme la contrainte externeen discipline choisie.
Les organisations qui détruisent la performance (malgré leurobsession métrologique) sont précisément celles qui empêchent le développement du style. Par la standardisation excessive, le contrôle procédural, laprescription rigide, elles interdisent aux individus de trouver leur manièrepropre de faire du bon travail. Elles produisent de la conformité, pas de laperformance.
Le paradoxe est implacable : les organisations quiprétendent maximiser la performance en éliminant toute variance, enstandardisant toute pratique, en contrôlant chaque geste, obtiennent l'exactinverse. Elles produisent de l'exécution mécanique, éventuellement efficiente à court terme, mais structurellement incapable de s'adapter, d'innover, de setransformer – c'est-à-dire de performer réellement dans la complexité.
Chris Argyris et Donald Schön ont documenté ce phénomènedans Organizational Learning (1978) : les systèmes de contrôle rigidesgénèrent ce qu'ils appellent l'"apprentissage en simple boucle"(correction des erreurs dans un cadre fixe) mais détruisentl'"apprentissage en double boucle" (remise en question du cadre lui-même).Or dans des environnements turbulents, seul l'apprentissage en double bouclepermet la performance durable. La standardisation obsessionnelle produit doncdes organisations structurellement inadaptées à leur propre contexte.
Émancipation : condition structurelle de la performance
Ici se situe la rupture conceptuelle majeure, celle querefuse obstinément le management traditionnel : l'émancipation n'est pas uneconcession sociale à la dureté de la performance. Elle en est la condition structurelle.
Pourquoi ? Parce que performer au sens étymologique(donner forme complète, développer son style, mener son potentiel à accomplissement)requiert un degré de liberté que seule l'émancipation peut fournir. Cetteliberté n'est pas l'absence de contraintes (vision adolescente de la liberté),mais la capacité à définir ses propres normes d'action dans le cadre descontraintes.
Dans son travail, Yves Clot montre comment les ouvriers dubâtiment développent un "genre professionnel" : un répertoire de gestes, de manières de faire, de solutions aux problèmes récurrents, qui n'est ni dans les prescriptions ni dans l'initiative individuelle pure, mais dansl'appropriation collective et singularisée des contraintes du métier. Ce genreest simultanément une contrainte (on ne peut pas faire n'importe quoi) et uneressource d'émancipation (il offre un répertoire pour agir efficacement).
La performance authentique se situe dans cette dialectique :elle n'est ni conformité mécanique ni anarchie créative, mais inventiondisciplinée de solutions singulières dans un cadre structuré. Cette inventionrequiert de l'autonomie, de la latitude décisionnelle, de la capacité àarbitrer. Sans cette marge de manœuvre, pas de style possible. Sans style, pasde performance durable.
Cette thèse n'est pas un angélisme managérial mais uneanalyse structurelle confirmée par quarante ans de recherches en psychologie dela motivation. Edward Deci et Richard Ryan, dans leur théorie del'autodétermination (Self-Determination Theory, 2000), ont établi empiriquement que la motivation intrinsèque (celle qui produit créativité,engagement et performance durable) requiert trois conditions : autonomie,compétence, et affiliation sociale. Or ces trois conditions sont précisément ceque détruit le management par le contrôle et la mesure obsessionnelle.
Dans des environnements complexes, incertains, évolutifs, laperformance dépend de capacités – adaptation, innovation, apprentissage – quine se commandent pas. Elles émergent d'une condition : des individussuffisamment émancipés pour investir leur intelligence dans leur travail.
Le rapport entre moyens et fins : dialectique de larésilience active
La résilience active n'est pas un concept de confort maisune architecture de la performance émancipatrice. Elle désigne la capacité à setransformer pour continuer à performer dans des conditions modifiées ; ce quisuppose simultanément structure et flexibilité, discipline et créativité, règles et latitude.
D'autres psychologues du travail français ont montré commentles organisations apprenantes construisent des dispositifs qui augmentent le"pouvoir d'agir" des opérateurs : non pas en supprimant les règles,mais en créant des espaces réglés de délibération où les règles elles-mêmespeuvent être questionnées, ajustées, réinventées. Cette dialectique entre cadreet liberté est précisément ce qui permet la performance durable.
La résilience active opère cette synthèse à deux niveauxindissociables :
· Au niveau individuel, elle développe cequ'on pourrait appeler une "émancipation dans la contrainte" : la capacité à transformer les exigences externes en disciplines choisies, à trouver des marges de manœuvre dans des systèmes contraints, à développer sonstyle malgré la standardisation. C'est cette alchimie qui permet de performersans s'aliéner.
· Au niveau organisationnel, elle construitdes systèmes à architecture ouverte : suffisamment structurés pour donner une direction et un cadre, suffisamment flexibles pour permettre l'invention localede solutions. Ces systèmes ne cherchent pas à tout prévoir et contrôler ; ils développentla capacité de leurs membres à répondre de manière autonome mais cohérente auxsituations émergentes.
Cette articulation dissout la fausse alternative entrecontrôle et autonomie, entre performance et émancipation. Elle montre que cestermes ne sont pas en tension mais en relation de co-constitution : pasd'émancipation réelle sans capacité à performer (c'est-à-dire à produire deseffets dans le monde), et pas de performance durable sans émancipation(c'est-à-dire sans développement du pouvoir d'agir).
Le paradoxe productif qui devrait tout changer
Voici le fait empirique têtu qui devrait ébranler lescertitudes gestionnaires : les organisations qui maximisent l'autonomieeffective et le développement du style obtiennent, à moyen terme, de meilleuresperformances... y compris selon les métriques traditionnelles que cesorganisations ne fétichisent pas.
Pourquoi ? Parce que l'engagement authentique, lacréativité, l'innovation, la collaboration effective – tous ces leviers deperformance réelle dans la complexité – ne se décrètent pas. Ils émergent d'unecondition : des individus suffisamment libres pour faire de la performanceorganisationnelle un projet personnel et pas seulement une contrainte subie.
Ce paradoxe n'est paradoxal que pour ceux qui confondentperformance et contrôle. Dès qu'on restaure le sens authentique de laperformance – actualisation d'un potentiel, développement d'un style,accomplissement d'une forme –, il devient évident que cette performance supposel'émancipation comme condition.
La résilience active n'est donc pas un « supplémentd'âme » à la gestion des ressources humaines. C'est le nom del'architecture organisationnelle qui permet cette synthèse : développersimultanément la capacité d'accomplissement individuel et la performance collective. Elle ne produit pas des individus dociles mais robustes, pasl'adaptation passive mais le développement proactif, pas la conformité maisl'innovation dans le cadre.
Implications : une révolution copernicienne
Accepter cette reconceptualisation de la performanceimplique une révolution copernicienne dans le management. Il ne s'agit pasd'ajuster les pratiques à la marge, mais de renverser la logique de fond.
Cesser de confondre mesure et réalité. Les métriquessont des instruments de navigation, pas des définitions du succès. Leurprolifération signale souvent une perte de sens plus qu'un gain de contrôle.Une organisation obsédée par les KPI est une organisation qui a perdu de vue ce qu'elle fait.
Investir dans la liberté d'agir comme infrastructure deperformance. Cela signifie repenser radicalement les systèmes de décision,d'évaluation, de coordination pour maximiser l'autonomie effective. Non pas ensupprimant toute règle, mais en construisant des règles qui créent des espacesde jeu plutôt que de les étouffer.
Développer le style comme compétence stratégique.Accepter que la performance passe par la singularisation, par le développementde manières propres de faire, par l'appropriation créative des contraintes.Cela suppose de renoncer à la fantasme du "one best way" pourconstruire des environnements qui favorisent l'émergence de multiples"good enough ways".
Construire la résilience active comme architectureorganisationnelle. Développer simultanément la capacité d'adaptationindividuelle et la flexibilité systémique. Créer des dispositifs qui permettentl'apprentissage organisationnel, pas seulement l'optimisation de processusfigés.
Conclusion : reprendre le concept à ceux qui l'ont trahi
La diabolisation de la performance est une erreur stratégique majeure pour tous ceux qui prétendent défendre l'humain au travail.Elle abandonne un concept profondément humaniste (l'accomplissement, ledéveloppement du style, l'actualisation d'un potentiel) aux gestionnaires quil'ont précisément vidé de son sens.
La vraie bataille n'est pas « pour ou contre laperformance » mais « quelle performance ? »Performance-conformité ou performance-accomplissement ? Performance-mesure ouperformance-émancipation ? Performance-contrôle ou performance-développement ?
Le management quantophrénique actuel ne défend pas laperformance, il l'assassine. En réduisant l'accomplissement à la mesure, lestyle à la standardisation, le développement à l'exécution, il produitexactement l'inverse de ce qu'il prétend chercher. Il obtient de la conformitéanxiogène, pas de la performance émancipatrice.
Construire une véritable culture de la performance supposede renverser cette logique. Non pas en renonçant à l'exigence, mais en lafondant sur l'émancipation. Non pas en supprimant la contrainte, mais enpermettant son appropriation créative. Non pas en éliminant les règles, mais enconstruisant des règles qui libèrent au lieu d'étouffer.
C'est exactement ce que désigne la résilience active :l'architecture organisationnelle qui permet cette synthèse. Elle n'est pas unluxe moral pour organisations bienveillantes, mais un impératif stratégiquepour toute organisation qui veut performer (au sens plein) dans unenvironnement qui ne tolère plus l'optimisation mécanique.
Ceux qui diabolisent la performance au nom de l'humain fontle jeu de ceux qui l'ont dénaturée. La vraie subversion consiste à lareprendre, à lui redonner son sens étymologique et humaniste : la possibilité,pour chaque individu, de donner forme à son potentiel et de développer sonstyle dans l'activité. C'est-à-dire, précisément, de s'émanciper.
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