
Les sciences comportementales étudient les comportements, les décisions et les interactions à partir de méthodes empiriques. Je retiens ici la définition de l’ONU, parce qu’elle relie directement ces connaissances aux programmes, aux politiques et aux mesures que les organisations proposent aux personnes. Elle aide à comprendre comment examiner les effets d’un projet de transformation, identifier les obstacles rencontrés et concevoir des conditions de travail qui facilitent l’action.
Quelle est la définition des sciences comportementales ?
Les sciences comportementales, également appelées sciences du comportement, rassemblent plusieurs disciplines qui cherchent à comprendre les conduites et leurs déterminants. Dans leurs applications aux activités humaines, elles examinent comment les personnes perçoivent une situation, prennent une décision et agissent dans un environnement donné. La note d’orientation du Secrétaire général de l’ONU sur les sciences comportementales, publiée en 2021, en propose une définition centrée sur l’action :
« Les sciences comportementales ont pour objet d’étudier, sur la base de données factuelles, la manière dont les individus se comportent, prennent des décisions et agissent face aux programmes, aux politiques et aux mesures d’incitation qui leur sont proposés. Elles visent à déterminer, méthodes rigoureuses à l’appui, l’impact qu’ont les mesures prises et celles qui fonctionnent. Elles consistent, par exemple, à offrir des solutions permettant d’aider les individus à atteindre leurs objectifs et à prendre des décisions éclairées, à réduire les frictions (telles que les formalités et procédures administratives) qui les empêchent d’obtenir ce qu’ils désirent. »
Source : Nations Unies, Note d’orientation du Secrétaire général sur les sciences comportementales, 2021, p. 1, version française.
Cette définition associe l’étude des comportements à l’évaluation de ce qui est proposé aux personnes. Elle invite à examiner les effets d’une mesure, les difficultés qu’elle peut créer et les conditions dans lesquelles elle devient utile. Elle donne aussi une finalité explicite à l’intervention : aider les personnes à atteindre leurs objectifs et à prendre des décisions éclairées.
Que signifie cette définition dans une entreprise ?
Dans une entreprise, les « programmes » peuvent prendre la forme d’un projet de transformation, d’un parcours de développement managérial ou du déploiement d’un nouvel outil. Les « politiques » correspondent, par exemple, aux règles de mobilité, aux modalités de travail hybride ou aux procédures de validation. Les « mesures d’incitation » comprennent les objectifs, les critères d’évaluation et les formes de reconnaissance qui influencent les arbitrages quotidiens.
L’étude des comportements porte sur ce que les personnes font face à ces dispositifs. Une procédure peut être comprise et rarement utilisée ; un outil peut être adopté au prix de contournements qui augmentent la charge de travail. Ces écarts appellent une enquête sur les conditions d’usage, les contraintes et les conséquences de l’action. Les exemples suivants illustrent cette transposition au contexte professionnel.
La notion de friction permet d’examiner les obstacles concrets rencontrés au travail. Il peut s’agir d’une information difficile à trouver, d’une validation supplémentaire ou d’instructions qui se contredisent. Une intervention peut alors consister à simplifier une procédure, à clarifier un droit de décision ou à rendre une ressource accessible au moment où elle est nécessaire. L’analyse du travail et des facteurs organisationnels aide à choisir ce qu’il faut modifier.
Quelles disciplines composent les sciences comportementales ?
Le périmètre des sciences comportementales varie selon les institutions et les questions étudiées. La psychologie cognitive examine notamment l’attention, la mémoire, l’apprentissage et le jugement. La psychologie sociale étudie les relations entre les personnes, l’influence sociale et les dynamiques de groupe. L’économie comportementale mobilise des connaissances psychologiques pour comprendre les décisions économiques.
Les sciences cognitives contribuent à l’étude des mécanismes de la cognition ; certaines recherches en neurosciences examinent leurs bases biologiques. L’anthropologie et la sociologie apportent des connaissances sur les pratiques, les normes et les contextes sociaux. L’OCDE décrit les behavioural insights comme des enseignements issus des sciences comportementales et sociales, incluant la psychologie, les sciences cognitives et l’étude des comportements des organisations et des groupes (OCDE, 2018).
Pour les applications au travail, la psychologie du travail et des organisations et l’ergonomie apportent une lecture des situations professionnelles. Elles permettent d’examiner l’activité, les contraintes et les relations entre les personnes et leur environnement. Le choix des disciplines dépend du problème : étudier une décision individuelle, une coopération entre services ou l’usage d’un outil exige des connaissances et des méthodes différentes.
D’où viennent les sciences comportementales ?
Les sciences comportementales se sont constituées à partir de plusieurs traditions de recherche, avec des histoires différentes selon les disciplines. Un repère souvent cité est le texte de John B. Watson, Psychology as the Behaviorist Views It, publié en 1913. Watson y défend une psychologie expérimentale centrée sur le comportement, en rupture avec une psychologie fondée sur l’introspection. Ce texte marque l’histoire du béhaviorisme ; il ne constitue pas l’acte de naissance de toutes les sciences comportementales.
Une autre tradition relie l’étude des conduites à l’intervention dans les situations sociales. Dans Action Research and Minority Problems, Kurt Lewin propose en 1946 une recherche qui examine les conditions et les effets de l’action, afin d’aider les praticiens à intervenir et à évaluer leurs résultats. Cette articulation entre recherche et pratique contribue à éclairer la démarche de développement organisationnel. Elle permet d’étudier les effets d’une intervention pendant son déroulement et d’en ajuster la conception.
Le regroupement de recherches sous l’appellation behavioral sciences prend aussi une forme institutionnelle. En 1954, le Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences ouvre ses portes avec le soutien de la Fondation Ford. Sa mission consiste à développer les connaissances sur les facteurs qui influencent les conduites humaines, au bénéfice des individus et de la société. L’histoire du centre témoigne d’un projet de dialogue entre disciplines, aujourd’hui rattaché à Stanford.
Les travaux sur le jugement et la décision constituent un autre repère. En 1974, Amos Tversky et Daniel Kahneman publient Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases, consacré aux raccourcis de jugement et aux erreurs systématiques qu’ils peuvent produire. Ces recherches ont contribué à la visibilité des biais cognitifs et au développement de l’économie comportementale. Elles représentent une partie d’un champ qui étudie aussi l’apprentissage, les relations sociales et les conditions d’apparition des comportements.
Comment les sciences comportementales produisent-elles des connaissances ?
Une recherche commence par une question suffisamment précise pour être examinée. « Les équipes résistent au changement » fournit peu d’indications sur ce qu’il faut observer. Étudier les conditions dans lesquelles des salariés utilisent une procédure, signalent une difficulté ou demandent une clarification permet de définir des observations et de formuler des hypothèses. Les méthodes peuvent comprendre des entretiens, une observation de l’activité, des enquêtes ou une expérimentation.
La mesure doit correspondre au phénomène étudié. Un questionnaire d’intention ne renseigne pas directement sur l’usage effectif d’un outil, tandis qu’un taux de connexion décrit peu la qualité du travail réalisé avec cet outil. Il faut préciser ce que chaque indicateur permet de conclure et ce qui reste inconnu. L’évaluation d’un effet causal demande aussi d’examiner les autres explications possibles, par exemple un changement de charge, une évolution des équipes ou une mesure mise en place simultanément.
Les modèles servent à organiser cette enquête. Le modèle COM-B de Michie, van Stralen et West (2011) examine un comportement à partir des capacités, des possibilités offertes par l’environnement et de la motivation. Il aide à repérer des déterminants possibles, puis à concevoir une intervention adaptée. Sa mobilisation dans une entreprise demande de vérifier les hypothèses dans le contexte local ; le modèle a été développé et initialement examiné dans des domaines de santé publique.
À quoi servent les sciences comportementales appliquées ?
Les sciences comportementales appliquées utilisent les connaissances de la recherche pour éclairer une décision ou concevoir une intervention. Dans sa note de 2021, l’ONU propose de les mobiliser pour améliorer ses programmes et ses activités administratives. Elle cite la simplification des procédures, la réduction des obstacles à l’accès et le développement d’une culture professionnelle fondée sur la collaboration. Ces applications associent les comportements des personnes à la conception des dispositifs qui leur sont proposés.
En entreprise, une démarche comparable peut éclairer un problème d’adoption. Prenons un exemple illustratif : une organisation souhaite que les managers donnent plus régulièrement du feedback. L’enquête doit examiner leur maîtrise de cette pratique, le temps disponible, les attentes des équipes et les conséquences qu’ils anticipent. Selon les observations, l’intervention peut porter sur un entraînement ou sur les conditions qui permettent de tenir ces échanges dans le travail quotidien.
La démarche peut aussi aider à préparer une transformation. Les équipes peuvent examiner les actions que le projet exigera, les compétences disponibles et les contraintes susceptibles de compliquer sa mise en œuvre. Cette lecture soutient le change enablement, entendu chez UNREST comme le développement de la capacité à changer. Elle donne des éléments pour ajuster le projet avant que les équipes aient à en absorber les conséquences.
Pourquoi leur application demande-t-elle une vigilance sur le contexte ?
Réduire les sciences comportementales à un catalogue de biais cognitifs ou de nudges donne une vision trop étroite de leur contribution. L’article de Michie et ses collègues inclut des fonctions d’intervention variées, dont l’entraînement, la modification de l’environnement et l’aide à l’action. Dans une organisation, le choix doit partir des déterminants examinés et de la situation de travail. Un rappel supplémentaire peut avoir peu d’utilité lorsque la procédure demandée entre en conflit avec les objectifs sur lesquels une personne est évaluée.
Une application exigeante examine aussi les objectifs de l’intervention et les personnes qui en bénéficieront. Augmenter l’usage d’un outil peut dégrader la qualité du travail ou ajouter des tâches sans valeur pour les équipes. La note de l’ONU inscrit l’intervention dans des exigences de dignité humaine, de transparence et de respect de principes éthiques. En entreprise, cela invite à rendre les objectifs discutables et à évaluer les conséquences sur le travail, au-delà du seul indicateur d’adoption.
Chez UNREST, cette approche conduit à examiner ensemble les comportements attendus et les conditions qui les rendent possibles. Le conseil en développement organisationnel permet d’agir sur les compétences, les pratiques collectives et l’organisation du travail. Avant d’engager une intervention, le commanditaire doit pouvoir préciser l’action recherchée, les obstacles observés et les éléments qui permettront d’en évaluer les effets.
Questions fréquentes sur les sciences comportementales
Sciences comportementales et sciences du comportement : quelle différence ?
Les deux expressions désignent généralement le même ensemble de recherches. Leur périmètre précis dépend de l’institution et de l’objet étudié ; il peut comprendre l’étude du comportement humain et animal. Dans cet article, les applications concernent les conduites humaines au sein des organisations.
Les sciences comportementales sont-elles une branche de la psychologie ?
Elles constituent un champ interdisciplinaire auquel la psychologie contribue largement. L’économie, l’anthropologie et d’autres disciplines peuvent également participer à l’étude des comportements. Un programme de recherche peut croiser leurs méthodes sans les fondre dans une discipline unique.
Les sciences comportementales permettent-elles de prédire les comportements ?
Elles permettent de repérer des régularités et d’estimer des probabilités dans des conditions définies. La qualité d’une prédiction dépend des données, du modèle et du contexte dans lequel elle est utilisée. Une relation observée dans une population ne permet pas de connaître avec certitude la conduite future d’une personne.
Comment reconnaître une intervention fondée sur les sciences comportementales ?
Une intervention doit expliciter le comportement étudié, les connaissances mobilisées et les hypothèses qui orientent l’action. Elle doit prévoir une évaluation adaptée à ses objectifs et aux conclusions attendues. Le rôle du consultant en sciences comportementales comprend la présentation des limites des résultats et des conditions de leur utilisation.
À propos de l’auteur
Maxime Rabéchault est président-fondateur de UNREST, cabinet de change enablement fondé sur les sciences comportementales appliquées à la transformation des organisations. Il intervient sur le développement de leur capacité d’adaptation et enseigne comme vacataire à l’IAE Paris-Sorbonne. Ses articles relient les connaissances scientifiques aux questions que rencontrent les responsables de transformation et les équipes RH.
Références
Nations Unies (2021). Note d’orientation du Secrétaire général sur les sciences comportementales, version française, p. 1-3. Document.
Watson, J. B. (1913). « Psychology as the Behaviorist Views It ». Psychological Review, 20, 158-177. Texte original.
Lewin, K. (1946). « Action Research and Minority Problems ». Journal of Social Issues, 2(4), 34-46. DOI.
Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences (s. d.). « History ». Historique institutionnel.
Tversky, A. et Kahneman, D. (1974). « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases ». Science, 185(4157), 1124-1131. DOI.
Michie, S., van Stralen, M. M. et West, R. (2011). « The behaviour change wheel: A new method for characterising and designing behaviour change interventions ». Implementation Science, 6, 42. DOI.
OCDE (2018). « Améliorer la réglementation et ses impacts grâce aux acquis des sciences comportementales ». Politique de la réglementation : Perspectives de l’OCDE 2018. Chapitre.
Pourquoi faire appel à nous ?
UNREST est un cabinet de change enablement et de développement organisationnel. Nous combinons sciences comportementales et diagnostic organisationnel pour développer durablement la capacité des organisations à changer.



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