Pré-mortem de projet : anticiper l’échec d’une transformation avant son lancement

Un projet de transformation peut paraître cohérent en comité de pilotage et reposer pourtant sur des hypothèses que personne n’a vérifiées. Le prémortem propose aux personnes concernées d’imaginer que le projet a échoué, puis d’expliquer ce qui s’est passé. Cette méthode issue de la psychologie cognitive rend les réserves discutables assez tôt pour modifier le projet. L’intelligence artificielle peut aider à structurer cette exploration, à condition de laisser aux acteurs du terrain la connaissance du contexte et aux décideurs la responsabilité des arbitrages.

Qu’est-ce qu’un prémortem ?

Le prémortem, également écrit pré-mortem ou pre-mortem, consiste à imaginer qu’un projet a échoué avant son lancement. Les parties prenantes en cherchent individuellement les causes plausibles, puis les examinent ensemble. Gary Klein a popularisé cette technique en management de projet en 2007, notamment pour permettre l’expression de réserves difficiles à formuler dans une réunion de lancement ordinaire. À la différence d’un postmortem, l’analyse intervient alors qu’il est encore possible de modifier le projet. Klein, 2007.

Imaginons la refonte du fonctionnement de plusieurs équipes après une fusion. Six mois après le lancement, les nouveaux processus existent, mais les équipes ont conservé leurs anciens circuits de décision. Un participant pourrait expliquer cet échec par des responsabilités restées ambiguës ; un autre évoquerait les arbitrages quotidiens que le calendrier de déploiement n’avait pas prévus. Ces explications constituent des hypothèses à examiner, et non des événements déjà observés.

Pourquoi imaginer un échec déjà survenu change-t-il la discussion ?

La technique mobilise le regard rétrospectif prospectif (prospective hindsight) : expliquer un événement futur comme s’il s’était déjà produit. Dans leurs expériences, Deborah Mitchell, J. Edward Russo et Nancy Pennington (1989) ont observé que les explications devenaient plus développées et plus concrètes lorsque l’issue était présentée comme certaine. Leur résultat appelle une précision souvent perdue dans les présentations du prémortem : l’effet relevait davantage de la certitude attribuée à l’issue que du seul déplacement imaginaire dans le temps. Mitchell, Russo et Pennington, 1989.

La consigne « le projet a échoué, que s’est-il passé ? » donne aussi une permission sociale. Une personne qui hésiterait à critiquer une décision soutenue par la direction peut contribuer à une enquête collective sur un scénario fictif. Klein (2007) fait de cette possibilité d’exprimer les réserves l’un des intérêts de la méthode. Elle dépend toutefois de la façon dont la séance est conduite : si les contributions sont attribuées publiquement ou immédiatement contestées par le sponsor, la consigne seule ne protège personne.

Pourquoi faire un pré-mortem avant une transformation d’entreprise ?

Dans une transformation, les difficultés décisives se situent souvent à l’interface entre le plan et le travail quotidien. La direction connaît l’intention et les contraintes stratégiques ; les managers anticipent les arbitrages à prendre ; les équipes savent ce que les nouveaux processus demanderont dans leur activité. Un calendrier peut être réaliste pour la direction du programme et incompatible avec la charge de ceux qui doivent changer leurs pratiques. Le prémortem met ces connaissances en relation avant le déploiement, au moment où il est encore possible d’anticiper et de préparer le changement.

La qualité de l’exercice tient au choix des participants et à la précision de la question. Si seuls les concepteurs du projet répondent, certaines dépendances locales resteront invisibles. Si l’on demande simplement « quels sont les risques ? », on recueillera souvent des catégories attendues, comme la résistance au changement ou un défaut de communication. Une cause exploitable décrit plutôt qui rencontre quelle difficulté, dans quelle situation, et par quel mécanisme elle compromet le résultat.

Étape Question posée Ce qu’on en fait
Scénario d’échec Six mois après le lancement, quel résultat attendu n’a pas été atteint ? Définir un échec concret, lié au projet examiné.
Cause plausible Que s’est-il passé dans le travail ou dans les décisions ? Recueillir les explications individuellement avant la discussion.
Hypothèse à vérifier Quel fait permettrait de confirmer ou d’écarter cette explication ? Distinguer les données disponibles des perceptions et des suppositions.
Arbitrage Que changerons-nous si l’hypothèse se confirme ? Attribuer la vérification et revoir le projet si nécessaire.

Une liste de risques ne suffit pas. Chaque hypothèse importante doit conduire à une vérification, à une modification du projet ou à une décision explicite d’accepter le risque. L’absence de réaction après la collecte peut rendre les prochaines consultations moins utiles, car les participants apprennent que leurs réserves ne changent rien.

Comment faire un pré-mortem de projet, étape par étape ?

Définir l’échec, puis recueillir les causes. Le responsable présente le projet examiné, l’horizon temporel et ce qui constituerait un échec observable. Il donne la consigne : « Nous sommes six mois après le lancement ; le résultat attendu n’a pas été obtenu. Que s’est-il passé ? » Les participants rédigent leurs explications individuellement, avant la discussion collective, pour que les premières interventions ne fixent pas tout de suite le cadre des réponses. Lorsque les rapports hiérarchiques risquent de freiner la parole, une collecte anonyme peut aider, sous réserve de ne pas promettre un anonymat que le dispositif ne garantit pas.

Confronter les hypothèses et décider quoi vérifier. Le groupe rapproche ensuite les causes similaires et cherche surtout les divergences instructives. Un désaccord entre le siège et les équipes de terrain sur la disponibilité d’un outil mérite une vérification ; il ne doit pas disparaître sous une moyenne. Pour chaque hypothèse retenue, on précise le fait qui pourrait la confirmer ou l’écarter, le signe précoce à surveiller et la personne chargée de vérifier. Les décideurs consignent enfin ce qu’ils modifieront si elle se confirme, ou le risque qu’ils choisissent d’assumer.

Un projet peut aussi échouer pour des raisons que les participants ne savent pas anticiper. Bent Flyvbjerg (2022) rappelle, dans son analyse des biais de gestion de projet, que les estimations peuvent souffrir d’optimisme, d’une vision exagérée de leur singularité ou d’un oubli des données de référence. Le prémortem gagne donc à être confronté aux contraintes observables, à l’expérience de projets comparables et, plus tard, aux premiers résultats du déploiement. Flyvbjerg, 2022.

Que peut apporter l’intelligence artificielle au prémortem ?

Une IA peut aider à formuler des questions et à examiner des contributions recueillies séparément : rapprocher les causes semblables, repérer les désaccords et signaler les hypothèses qui demandent une vérification. Cette synthèse doit conserver le lien avec les réponses initiales. Une étude exploratoire de Veinott et Lehman (2024) a comparé qualitativement des réponses d’étudiants et celles d’un modèle de langage dans un exercice de prémortem ; elle ouvre une piste de recherche sur la collaboration humain-IA, sans démontrer qu’un modèle prédit l’échec d’un projet réel. Veinott et Lehman, 2024.

Un modèle peut produire une cause convaincante à partir d’un contexte lacunaire. Son aisance rédactionnelle n’en établit ni la réalité ni la probabilité. Une démarche contrôlable relie les contributions humaines aux hypothèses synthétisées, puis les hypothèses aux faits à vérifier et aux décisions envisagées. Elle distingue les perceptions des participants des pistes éventuellement ajoutées par l’IA. Les dirigeants conservent l’arbitrage ; une synthèse automatique ne vaut pas validation par le terrain.

Comment le Transformation Stress Test prolonge-t-il cette méthode ?

Le Transformation Stress Test (TST) de UNREST applique un prémortem structuré à un projet de transformation précis. Selon la présentation du dispositif, 5 à 10 parties prenantes clés contribuent à l’exercice ; le rapport restitue les vulnérabilités du projet, les hypothèses critiques, les désaccords et les priorités à traiter avant le lancement. Ce diagnostic ex ante prolonge le conseil en développement organisationnel : les contributions rendent visibles des écarts de perception, puis les responsables décident ce qu’ils doivent examiner ou modifier. UNREST Suite.

Le rapport ne tranche pas à la place des dirigeants. Il leur donne des hypothèses à éprouver et des arbitrages à expliciter, y compris lorsqu’une vulnérabilité révélée concerne le contenu même de la transformation. Un prémortem réussi peut conduire à reporter une étape, à modifier une responsabilité ou à poursuivre le projet avec un risque assumé et suivi. La décision reste managériale ; sa préparation devient plus rigoureuse.

FAQ sur le prémortem

À quel moment organiser un prémortem ?

Le meilleur moment se situe après la définition d’un projet assez concret pour être critiqué et avant que les décisions majeures soient devenues coûteuses à modifier. On peut renouveler l’exercice lorsqu’un changement de périmètre, d’équipe ou de calendrier rend les hypothèses initiales incertaines.

Combien de personnes faut-il réunir ?

Il n’existe pas de nombre universel. Il faut surtout réunir des personnes qui détiennent des connaissances différentes sur la décision, l’exécution et ses effets. Le TST décrit sur le site de UNREST prévoit 5 à 10 parties prenantes clés ; ce format relève du protocole TST et non d’une règle générale du prémortem.

Le prémortem permet-il de calculer la probabilité d’échec ?

Non. Il génère des explications et des hypothèses à vérifier. Une estimation chiffrée demanderait d’autres données et une méthode de calibration adaptée ; le nombre de fois qu’une cause est citée par les participants ne constitue pas sa probabilité d’occurrence.

Quelle différence avec une analyse classique des risques ?

Les deux démarches peuvent se compléter. Le prémortem utilise une consigne narrative, « le projet a échoué », pour faire émerger des causes et des réserves. L’analyse des risques peut ensuite documenter les conditions d’occurrence, les conséquences, les responsables et les mesures de maîtrise.

À propos de l’auteur

Maxime Rabéchault est président-fondateur de UNREST, cabinet de conseil en développement organisationnel spécialisé dans le change enablement. Formé en management, psychologie et sciences comportementales appliquées au changement, il intervient également comme enseignant vacataire à l’IAE Paris-Sorbonne.

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